Progresser vers le Subtil : Vitarka et Vicara

Quels sont les mécanismes de progression vers la compréhension subtile de notre être ?
Les sutras I.17 à I.22 de Patanjali nous les révèlent.

YS I.17 Vitarka vicara ananda asmitarupa anugamat samprajnatah
Ce premier sutra présente une vérité fondamentale du processus de perception : nous percevons toujours les objets, les personnes et les événements sous une facette qui est d’abord rudimentaire, voire grossière (vitarka). Puis, par contact régulier avec l’objet et avec une volonté honnête de le connaître en profondeur, nous en découvrirons peu à peu les aspects les plus subtils (vicara – prononcé vichara). Une forme de joie (ananda) découle alors de cette compréhension, jusqu’au point où nous nous fondons (asmita rupa) dans l’objet.

Le mécanisme de connaissance complète (samprajnatah) évolue ainsi du grossier vers le subtil.
Pour mieux illustrer, prenons l’exemple de quelqu’un qui désire apprendre le violon. Au début, il y a le violon, un instrument non familier fait de bois et de cordes, assez difficile à tenir, et dont il est quasiment impossible d’en sortir un son harmonieux. L’observateur et l’objet sont alors bien distincts, l’apprenti musicien est encore étranger au violon. Puis quelques semaines de pratique vont lui permettre d’atteindre le niveau vitarka où il devient apte à jouer des mélodies simples. Malgré sa compréhension encore sommaire, l’enthousiasme d’en connaître davantage le pousse à continuer à étudier et, au bout de quelques années, il connaîtra le violon sous tous ses aspects subtils (vicara), le jeu de violon n’aura alors plus de secret pour lui. La joie (ananda) de la maîtrise du violon poussera la relation jusqu’à l’identification totale de la personne avec son instrument. Notre observateur étranger du début devient violoniste et tous le perçoivent comme tel. Le violon et le violoniste sont devenus inséparables et, de cette relation résulte une musique qui touche les coeurs et qui dépasse l’imagination. Tel est le processus de progression qui s’applique à tous les domaines de connaissance, dont celui de notre Être Divin. Au début, nous avons une idée floue de la nature de notre Source et, au fur et à mesure, nous cheminons vers une connaissance transcendante qui nous habite.

En atteignant un niveau de connaissance subtile pour un aspect spécifique de notre vie, les autres aspects demeurent toutefois au même point (YS I.18). Malgré les moments de grande sensibilité, nos vieilles habitudes et nos préoccupations mondaines reviennent inexorablement. Ce n’est qu’après un travail assidu de purification que le yogi parviendra à se débarrasser des habitudes néfastes pour les remplacer graduellement par des comportements (samskara) positifs, au service de sa recherche spirituelle.

Nous ne sommes pas tous égaux devant cette volonté de progresser vers les niveaux les plus subtils. Certaines personnes sont mieux équipées que d’autres – Patanjali nomme ces êtres exceptionnels les bhavapratyayo (YS I.19) – ils sont nés avec un mental parfaitement clair (bhava) et un état d’esprit apte à la compréhension instantanée (pratyayo). Les autres personnes, dont nous faisons probablement partie, doivent user de volonté, de conviction et d’une foi inébranlable (shraddha -YS I.20) et, avec une telle détermination, nous découvrirons inévitablement cet état de clarté totale nommé samadhi.

La vitesse de rapprochement vers notre but subtil varie en fonction de nos efforts (YS I.21). Patanjali précise que l’atteinte du résultat est proportionnelle au degré d’effort qui s’étend de faible (mrudu), moyen (madhya) à très intense (adhimatra). Évidemment, Patanjali sait bien que la volonté humaine fluctue constamment. Aussi, le yoga n’est pas un remède magique, il présuppose une dose d’effort de la part de l’élève.

À propos de Shraddha…la foi (YS I.20)
Patanjali ne définit pas la foi comme étant strictement religieuse. Loin de se plier au fanatisme, il laisse le lecteur libre d’établir les bases de sa propre foi. Le mécanisme est clair : nous acquérons les connaissances subtiles là où nous plaçons nos convictions et nos efforts. Pour la découverte des vérités fondamentales, Patanjali propose une démarche universelle non partisane et basée sur l’expérience personnelle. La transmission du yoga n’est pas une croyance. Celui qui expérimente est en mesure de connaître. Ce mode de pensée démystifiante ouvre la voie à la pensée scientifique de « vérification par expérience », caractéristique de notre monde moderne.

À propos de la démarche subtile
La démarche du yoga est essentiellement un chemin vers le subtil. D’abord invisible, le subtil se livre progressivement au chercheur qui expérimente les postures, le pranayama et la méditation. Ceux qui ont la chance d’étudier le yoga avec les maîtres indiens constatent que tout se tient : ce qui est vrai dans le visible est aussi vrai dans l’invisible et vice versa.

Anecdote
Tôt le matin, le professeur T. Krishanamacharya devait recevoir un élève se disant extrêmement intéressé à tout faire pour suivre les plus hauts enseignements du yoga. Krishnamacharya le fit attendre un certain moment puis l’assistante du professeur s’excusa du retard. Un peu plus tard, Krishnamacharya lui demanda d’aller lui chercher son journal quotidien. L’élève se trouva insulté et déclara qu’il n’était pas venu pour faire des courses, mais plutôt pour étudier avec le professeur, puis il s’en alla. Krishnamachraya, mis au courant de cet incident, répliqua que si cet élève ne se montrait pas apte à accomplir des tâches rudimentaires, comment serait-il capable d’être suffisamment motivé pour avancer dans la recherche du subtil ?

Une fois le lien de confiance établi avec l’élève, le maître est alors heureux de livrer la connaissance subtile, à dose calculée… quand le fruit est mûr. La transmission des maîtres transcende les couches de l’être (physique, énergétique, mentale, affective et spirituelle). Le maître influence positivement son élève en rayonnant favorablement dans chaque niveau.

En Inde, au Centre de Yoga Mandiram (KYM), il se tient chaque mois des cérémonies d’hommage à Krishnamacharya. Chaque fois que j’assistais à ces cérémonies, j’étais toujours touché par la proximité des yogis, les chants sanskrits en groupe, la générosité exprimée par les dons de fleurs et de fruits, et par des gestes ou des regards bienveillants, qui traduisent la simplicité, la sollicitude et l’acceptation de la nature humaine par les maîtres yogis. À ces niveaux, il n’y a plus de jeux, plus de cachette, on se sent transparent et accepté entièrement. On comprend alors que la subtilité se manifeste simplement.

Daniel Pineault est enseignant et cofondateur du Yoga Centre à St-Hyacinthe. Il a étudié en Inde avec la famille Desikachar, il est formateur reconnu par la Fédération francophone de yoga et spécialiste de l’enseignement des Yoga Sutras, du pranayama, de la méditation yoguique et du chant sanskrit. Il est auteur de trois CD audio afin d’aider à faire connaître les Yoga Sutras en sanskrit et en français. www.leyogacentre.com

Dernière modification: septembre 17, 2019

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